Samedi, 01.12

Je me suis acheté un tout nouveau gilet jaune.

Un tout comme il faut. Jaune pétant, lignes réfléchissantes bien réglementaires, plié au cordeau dans son emballage en plastic vierge.

Je n’allais quand même pas sortir mon vieux modèle crasseux, roulé à la va-te-faire foutre dans le vide-poches de la voiture. Il végète là,oublié, pourrissant lentement entre un demi-croissant séché et un trognon trop…

On ne met pas n’importe quoi pour monter à la capitale. Je ferai bonne figure quand je défilerai rue de la Loi. Le roi ne sera pas mon cousin.

En attendant, à 05.45 h, je tape des pieds, je claque des dents sous le vent meurtrier du quai n° 1 de la gare de Libramont. Mon gilet jaune rutile mais ne m’aide guère à supporter les courants d’air.

Dans le wagon, surtout choisir côté fenêtre.  Ainsi, quand ma nuit trop tôt écourtée se fera sentir, je poserai la tête contre la vitre et malgré   les vibrations, je fermerai un œil. En attendant je regarde autour de moi. Je ne suis pas le seul gilet jaune. (Mais le mien est le plus propre) . Gilets jaunes ou pas, les navetteurs ont gardé leurs habitudes. (Leurs privilèges ?) Chacun a sa place. On parle à voix feutrée, on rit de la vanne éculée de Gilles et John, on parle petites pensions, prix du diesel, on pleure la position du Standard (6 ème ! Mais que fait Preud’homme ?), on sait mieux que quiconque les effets du réchauffement. Seuls quatre braillards, indifférents aux sujets du jour, se disputent le point de la partie de« couillon »…

 Et puis c’est le grand moment. La transhumance quitte la gare du nord, par petites grappes qui feignent ne pas se voir, avance dans le désordre mais d’un pas déterminé. Des slogans commencent à fuser. On sort les pancartes, les calicots.Il fait froid mais les esprits s’échauffent. On ne lâchera rien, on va voir ce qu’on va voir, ils seront obligés de nous entendre. Mais subitement, droit devant au carrefour Arts-Loi, une ligne noire et policière barre la route. L’allure ralentit. Un silence de plomb éteint les clameurs. On entendrait une mouche voler, mais ce n’est pas la saison.

Alors, sans crier gare, c’est la guerre. Ca court dans tous les sens, on fuit les lacrymogènes, les plus prévoyants enfilent leur masque à gaz, je me bourre en pleurant les narines d’un mouchoir en papier, j’éructe en serrant bien les dents pour ne pas cracher un poumon, les flash balls répondent aux pavés. Et puis l’apocalypse. Le déluge. Un tsunami force 4 craché par ce mastodonte blanc, ce dragon cracheur d’eau, indifférent aux strikes qu’il fait,  aux quilles en gilet jaune qui tombent et roulent, qui se bousculent en hurlant « Jambon ! on aura ta couenne » de toute la force de leur mépris.

Pour ma part, le coup passa si près que ma casquette tomba et je fis un pas en arrière, évitant de justesse la seconde rafale. Mais je ne pus échapper aux embruns et aux éclaboussures. Furieux, blessé, mortifié,  ma première pensée fut pour mon beau gilet jaune. Et, dans un deuxième temps, ma petite voix intérieure qui me dit « taille-toi d’ici »…

Face à moi, un uniforme bizarre et sa drôle de casquette me secouait l’épaule.

« Meneer, meneer, je moet nu wakker worden. Terminus, meneer. We zijn in Oostende »

P.S.  J’ai raté la manif. Mais j’ai bien dormi. Et mon gilet jaune était sauf.

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