Avril 2019,

Il était déjà là, installé à la terrasse, quand je suis arrivé. La première chose que je remarquai chez lui, c’était sa longue mèche de cheveux fins et blonds soulevée, dansant au rythme des caprices du vent moqueur puis retombant, épuisée, mais de l’autre côté du crâne. Ce qui lui donnait l’allure d’un savant un peu fou, ou alors, d’un poète égaré, venu d’un autre temps.  Depuis le temps qu’il touillait dans sa tasse en bayant aux corneilles, le café devait être bien froid. Devant lui, un petit Moleskine à la couverture écornée et aux pages fripées, gravées, sculptées par ce bout de crayon qui, vu le peu de centimètres qui lui restaient, devait avoir pas mal de kilomètres de bons et loyaux services derrière lui.

Je ne pouvais le lâcher des yeux ne sachant trop si j’étais intrigué ou fasciné par ce monsieur que j’avais baptisé Sempé. J’adore donner in petto un nom aux personnes que je ne connais pas, en fonction de personnalités qu’ils m’inspirent.

Tantôt monsieur Sempé, donc, suivait attentivement du regard les rares paroissiens qui se hâtaient à petits pas pressés et tête baissée sous ce crachin inattendu de fin avril, vers la messe de 11 heures. Tantôt il réquisitionnait son crayon pour noircir compulsivement quelques pages de son carnet. Tantôt aussi il y couchait, aussi vite qu’il écrivait , l’un ou l’autre croquis que je devinais joli même si j’étais un peu trop loin pour en apercevoir ne fût-ce que le contour. Tantôt monsieur Sempé s’arrêtait net, plantant ses yeux au ciel en machouillant son crayon fatigué. J’imagine qu’à cet instant même, monsieur Sempé n’était plus avec nous. Il était parti dans ses rêves. Il volait de nuage en nuage. Il refaisait le monde selon son bon plaisir, rasant les usines pour rendre aux campagnes les territoires usurpés, semant à pleines poignées de la poudre de bonne-humeur , peignant généreusement aux couleurs pascales les œufs des poules villageoises….

Un sourire malicieux vint éclairer son visage. Alors d’un air décidé, il ferma son calepin en faisant claquer l’élastique, glissa son quart de Stadler HB2 entre les pages molesquines, vida son café froid d’un trait, laissa 3€50 sur la table métallique et quitta la terrasse en relevant le col de  sa canadienne, enfonçant bien fort son chapeau d’Indiana Jones.

A part moi et les 3€50, la terrasse était vide et je me sentais bien plus seul encore que quand j’y étais entré. J’étais troublé par cette étrange sensation d’avoir toujours connu ce monsieur Sempé et la conviction que je le reverrais un jour. Ainsi saurais-  peut-être ce que cachait son Moleskine noir et ce qu’était devenu son bout de crayon jaune…

(c) gl

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