Au hasard des chemins.

Il y aurait du soleil et des sourires
dans les gros nuages blancs.
Il y aurait des bébés au sein
Il y aurait du monde au balcon
des jeunes effrontées
Il y aurait ce manège aux chevaux de bois,
robe blanche et dorures usées,
galopant seuls, fatalistes, abandonnés
par des enfants ingrats,
hypnotisés par leurs écrans vampires
Il y aurait ce kiosque
où ne dansent que de rares feuilles mortes
abandonnées au tourbillon annonciateur
d’un hypothétique orage
Il y aurait dans l’air comme un parfum de souvenirs
trop longtemps enfouis,
si brutalement exhumés
Il y aurait cette innocence des mains
des doigts entrecroisés
Il y aurait ces lèvres humides
Au bord du baiser.
Il y a moi, âme errante,
Saoule, entre bandonéon et violons.
Il y aurait des larmes de tango…

Inéluctable .
J’y vais l’allure trainante
Je freine de mes quatre roues
avec la plus mauvaise volonté du monde.
Il faut bien changer de théâtre un jour.
Mais je tire sur le dernier acte
J improvise, je minaude,

je fais le beau
Je prolonge les applaudissements
Mais il faudra bien qu un jour

le rideau tombe.
Surtout ne pas rater la sortie
Puis avec le changement de scène,

face à la nouvelle inexpérience
je crains qu il n’y ait pas grand monde dans la salle.
Dis moi merde quand même.

Toute ma vie j ai cru pouvoir, un jour, 
soupeser d’une main timide
son sein lourd aux allures d’un Balthus.
Je soupèserais
aussi longtemps qu’il le faudrait
Et je m'entendrais penser :
il y en a un peu trop, je vous le sers quand même ?

Je suis un oignon.

Et chaque jour qui passe m’enlève une pelure.

Au début tu ne fais pas attention

A ce périmètre qui rétrécit.

Couche après couche.

Je suis un oignon

Mais pas de larmes aux yeux.

Rien n’est vraiment douloureux.

Je vis sur mon appétit des mots, mes gourmandises des choses.

Ne plus marcher ? La belle affaire puisque je vole.

Je traverse les nuages.

Je respire au rythme du souffle des forêts

et du regard de ceux que j’aime.

Je me fais mon tour du monde à moi,

Mes escales sont places de villages

Mes oliviers sont calendriers éternels

Mes escapades en champs de lavandes

Sont mes ivresses.

Et puis, ce cabanon qui veille sur Syrah,

Mourvèdre et Cabernet…

Bon, je n’entends plus les crickets.

J’écouterai mes chants intérieurs.

Encore une épluchure qui se taille.

Je suis un oignon.

Il se pourrait même qu’un jour,

Comme tous les oignons,

Je finisse à la casserole.

Je me glisse dans mes souvenirs
comme je glissais dans tous les bras
qui se sont ouverts à moi.
Tout est là, intact.
Ces petits seins volontaires,
ces murmures dans les cous,
ces viens -là -tout -de -suite.
Je me hâtais lentement pour mieux goûter la rosée impatiente de ces lèvres annonciatrices de fièvres délicieuses.
La mémoire est cruelle dans ses précisions diaboliques qui, au moment du départ, retourne profondément ses couteaux dans la taie.

1958. Le train est de nuit et pour Davos.
On me kidnappe en silence, aspiré au paradis de 2e classe
par 12 jeunes mains effrontées et rieuses
On me déboutonne, on me dézippe, on ‘
me déballe, elles sont six, j’en compte mille.
Des bouches gourmandes et humides, des cris de joie et de petits silences aussi : un peu de respiration pour plus d’inspiration.

Et puis c’est la gare. On me laisse seul, hagard.
Tous les jours je remercie encore Eros de m’avoir coupé les jambes
mais laissé toute ma mémoire…

Avril 2019,

Il était déjà là, installé à la terrasse, quand je suis arrivé. La première chose que je remarquai chez lui, c’était sa longue mèche de cheveux fins et blonds soulevée, dansant au rythme des caprices du vent moqueur puis retombant, épuisée, mais de l’autre côté du crâne. Ce qui lui donnait l’allure d’un savant un peu fou, ou alors, d’un poète égaré, venu d’un autre temps.  Depuis le temps qu’il touillait dans sa tasse en bayant aux corneilles, le café devait être bien froid. Devant lui, un petit Moleskine à la couverture écornée et aux pages fripées, gravées, sculptées par ce bout de crayon qui, vu le peu de centimètres qui lui restaient, devait avoir pas mal de kilomètres de bons et loyaux services derrière lui.

Je ne pouvais le lâcher des yeux ne sachant trop si j’étais intrigué ou fasciné par ce monsieur que j’avais baptisé Sempé. J’adore donner in petto un nom aux personnes que je ne connais pas, en fonction de personnalités qu’ils m’inspirent.

Tantôt monsieur Sempé, donc, suivait attentivement du regard les rares paroissiens qui se hâtaient à petits pas pressés et tête baissée sous ce crachin inattendu de fin avril, vers la messe de 11 heures. Tantôt il réquisitionnait son crayon pour noircir compulsivement quelques pages de son carnet. Tantôt aussi il y couchait, aussi vite qu’il écrivait , l’un ou l’autre croquis que je devinais joli même si j’étais un peu trop loin pour en apercevoir ne fût-ce que le contour. Tantôt monsieur Sempé s’arrêtait net, plantant ses yeux au ciel en machouillant son crayon fatigué. J’imagine qu’à cet instant même, monsieur Sempé n’était plus avec nous. Il était parti dans ses rêves. Il volait de nuage en nuage. Il refaisait le monde selon son bon plaisir, rasant les usines pour rendre aux campagnes les territoires usurpés, semant à pleines poignées de la poudre de bonne-humeur , peignant généreusement aux couleurs pascales les œufs des poules villageoises….

Un sourire malicieux vint éclairer son visage. Alors d’un air décidé, il ferma son calepin en faisant claquer l’élastique, glissa son quart de Stadler HB2 entre les pages molesquines, vida son café froid d’un trait, laissa 3€50 sur la table métallique et quitta la terrasse en relevant le col de  sa canadienne, enfonçant bien fort son chapeau d’Indiana Jones.

A part moi et les 3€50, la terrasse était vide et je me sentais bien plus seul encore que quand j’y étais entré. J’étais troublé par cette étrange sensation d’avoir toujours connu ce monsieur Sempé et la conviction que je le reverrais un jour. Ainsi saurais-  peut-être ce que cachait son Moleskine noir et ce qu’était devenu son bout de crayon jaune…

(c) gl